samedi 14 décembre 2013
jeudi 12 décembre 2013
Notes (18)
Pune (Inde), 29 novembre 2013
On m'avait parlé de trois heures pour faire le trajet de Pune à Bombay, il en faudra presque deux pour juste sortir de la ville, enchaînant les déviations permanentes et les avenues en construction qui éventrent le centre, contournant des piles d'autoroutes à venir qui un jour délesteront la chaussée actuelle en la doublant en surplomb — à supposer que la circulation n'ait pas explosé en proportion d'ici là — mais avec lesquelles il faut pour l'instant composer au ralenti, se frayant un chemin en force entre nids de poules, ralentisseurs dissuasifs et un trafic incessant qui a l'air de s'inventer à chaque instant. Plus tard, bien plus tard, il fera nuit en entrant dans Bombay. De dense, la circulation redeviendra compacte et le trafic se figera de nouveau, la progression se gagnant au millimètre et à l'intimidation. Enchâssés entre les deux rubans d'asphalte à trois voies où le trafic s'asphyxie, on longera longtemps deux murets dérisoires de béton dont les cinquante centimètres qui les séparent sont parcourus d'une végétation sèche et famélique, terrain de jeux pour une grappe de gamins qui y tuent le temps en se chamaillant. Quatre ans peut-être, cinq au plus.
mercredi 11 décembre 2013
mardi 10 décembre 2013
Coronado memories
Hotel del Coronado,
San Diego (Californie), mars 1984
La Floride de "Certains l'aiment chaud" était en Californie. Pour des raisons de coûts je crois, la production avait décidé de localiser le tournage à San Diego, plus proche de Hollywood, en profitant d'une offre faite par l'Hotel del Coronado, vieux vaisseau échoué au bord du Pacifique qui, s'il avait connu ses heures de gloire, vivotait alors en attendant le client. L'hôtel a depuis repris du lustre et tourné palace, réservant ses chambres à des happy few fortunés. Dans l'insouciance des années 80, s'il était illusoire d'espérer jamais y dormir, il offrait cependant en libre accès des bars en terrasse où l'on pouvait jouer à Zelda et Scott en regardant le soleil se coucher dans le roulement des vagues, sirotant des piña colada sans distinction de classe, verre à cocktail, pailles et mini-parasol pour tous. À l'aube des années 90, changement de ton, les non-résidents n'avaient plus droit qu'à un espace réduit où le barman opérait à la chaîne, remplissant des gobelets en plastique à la tirette, avec ce qui ressemblait à un pistolet de pompe à essence… Lorsque je suis retourné à l'Hotel del Coronado à la fin des années 00, j'étais seul et je n'ai pas retenté ma chance, me contentant de traîner dans le lobby aux vitrines "marchandisées" et dans ce qui m'était accessible du dédale des couloirs, architecture victorienne de bois aux accents parfois d'un chalet suisse king size. Et puis, discutant l'an dernier avec Robert G., respectable professeur en visite en France, il m'apprend qu'il est né et a grandi dans ce quartier, juste en face de l'hôtel. Il avait 15 ans lors du tournage du film de Billy Wilder et, avec ses amis, il s'accrochait chaque jour aux grillages pour observer les équipes en action. Petite évaporation du regard lorsqu'il évoque la fois où Marilyn s'est arrêtée pour se tourner vers eux et leur a envoyé un salut de la main et un baiser…
lundi 9 décembre 2013
dimanche 8 décembre 2013
Notes (17)
Argentine, 1997
Ils ont vingt ans à peine — un peu plus, un peu moins, quelle importance — et la beauté tranquille des amoureux du petit matin. Des fois, c'est à la table voisine d'un café à peine ouvert qu'on les rencontre, dialogue à voix basse de leurs regards qui ne se lâchent pas et de leurs mains qui se joignent autour des tasses qu'ils laissent refroidir. D'autres fois, c'est d'un bus filant dans la presque obscurité du jour qui se lève qu'on les voit sortir ensemble d'une allée, emmitouflés, sac à l'épaule et main dans la main, s'embrassant tendrement une dernière fois avant de s'éloigner dans des directions opposées. D'autre fois encore, tout ensemble légers et sérieux, on les croise faisant leur marché et c'est le passé et le futur qui se télescopent, leur vie à venir comme le souvenir de notre jeunesse. Les amants tout neufs se reconnaissent entre mille et, sans le savoir, c'est un peu de leur bonheur qu'ils nous offrent en partage lorsqu'on les aperçoit.
samedi 7 décembre 2013
vendredi 6 décembre 2013
mercredi 4 décembre 2013
lundi 2 décembre 2013
dimanche 1 décembre 2013
samedi 30 novembre 2013
vendredi 29 novembre 2013
jeudi 28 novembre 2013
lundi 25 novembre 2013
Leaving Bombay
Bombay (Inde), 24 novembre 2013
La première photo, ce serait sans doute celle du Professeur K. venu m'attendre à l'aéroport, son sourire dents du bonheur au-dessus de l'écriteau qu'il tient en signe de reconnaissance, le 'k' manquant à mon prénom. Les photos suivantes n'auraient pas forcément grand intérêt, quelque chose procédant d'une mise en jambes plutôt que de choix réfléchis — comme à chaque fois ou presque, finalement, que l'on débarque en un lieu nouveau et immédiatement étranger. Il y aurait d'abord, prise du siège arrière de la voiture qui vient de quitter l'aéroport, l'affiche très grand format annonçant la sortie prochaine à l'écran du nouveau "Hunger Games", l'héroïne (à la flèche pointée vers le spectateur) prenant sa place dans la fenêtre du pare-brise entre un bus qui passe, le rétroviseur intérieur et le porte-bonheur à clochettes qui s'y balance. Il y aurait ensuite l'image facile, auto-référentielle, d'une barre d'immeuble plantée en bordure directe d'une autoroute et barrée d'une inscription géante affirmant sans mentir : "Highway Apartments". Il y aurait aussi des scènes à la signification incertaine, comme la récurrence de chambres à air jaune orangé suspendues au-dessus de l'entrée d'échoppes obscures dont on ne sait encore rien, les feux rouges clignotant (on se demande bien pour qui ?) à des ronds-points où personne ne s'arrête, le linge qui sèche sur les barbelés séparant les deux voies d'une autoroute urbaine, le rouge des enseignes Vodafone. (Et puis bien sûr, il faudrait marquer l'évidence du trafic multiforme, dense, bruyant, ce tourbillon qui est la première chose dans laquelle on est entraîné en arrivant ; mais comment rendre en une image la navigation au millimètre, l'insertion à l'intimidation, l'indifférence feinte aux obstacles qui surgissent de partout ?) La première photo vraiment construite — au sens où, après l'avoir vue presque par hasard, on aura attendu que les aléas des premiers plans mouvants la rendent de nouveau possible —, ce serait celle d'une de ces familles à moto où le père, sa femme en amazone juste derrière et son fils sur les genoux, est le seul des trois qui porte un casque. Ou bien celle de ce couple au masque intégral, casque encore pour lui et voile pour elle. Il y aurait des images prises au vol de petites vendeuses qui se frayent un chemin entre des files de voitures bloquées pour proposer des ballons en forme de dauphins, bleu métallisé et prêts à s'envoler, on verrait des vendeurs impassibles qui attendent le client au feu rouge juste un peu plus loin, en tenant au bout d'un bras une trottinette rose et de l'autre la maquette en plastique bleu marine d'un Jumbo jet. La dernière photo serait d'une grande douceur. Encore un couple sur une moto qui file, mais vu cette fois de trois-quarts arrière, lui qui conduit cheveux au vent et elle l'enserrant non pas à la taille comme le plus souvent, mais en passant son bras droit par dessus son épaule droite et son bras gauche sous le creux de son autre épaule, ses mains — que l'on ne voit pas — se rejoignant sur son torse. Et dans cette position qui lui fait épouser son dos au plus près, on verrait que c'est au creux de son épaule que sa tête est posée, regard rêveur aperçu de profil et flot noir de sa lourde tresse glissant sur la peau cuivrée pour s'échouer sur le violet vif et moiré de son sari. Le filé de la prise de vue donnerait à leur portrait une netteté qui contrasterait avec le flou du bruit qui les entoure, comme une évidence de la bulle de tendresse qui les sépare de nous et du fracas du monde.
mercredi 20 novembre 2013
samedi 16 novembre 2013
Parallèles et perpendiculaires
Tokyo (Japon), novembre 2012
Si l'on pouvait remonter le temps de quelques secondes, on verrait ces deux-là un peu avant que leurs trajectoires ne se croisent, Au-delà de leur apparence qui les distingue irrémédiablement, on ne sait rien d'eux si ce n'est qu'ils semblent marcher d'un même pas lent et mécanique, bras parallèles au corps, et que derrière leurs yeux dirigés semblablement vers le sol, on devine des regards plus sûrement tournés vers l'intérieur, vers le monde inaccessible de leurs pensées — si différentes soient-elles.
Comme l'image ne nous dit rien de la vitesse à laquelle ils avancent, on ne saura pas si, se frôlant peut-être, ils ont eu à s'éviter, ou s'ils se sont seulement vus.
vendredi 15 novembre 2013
mercredi 13 novembre 2013
lundi 11 novembre 2013
Phone home
Vol BA635 Lyon-Londres,
7 novembre 2013
New York (New York), août 1981. Premier voyage aux États-Unis. À peine arrivé à l'aéroport, il me faut confirmer un rendez-vous par téléphone et, si je n'ai pas de difficulté à repérer un peu partout les alignements des appareils publics — ces gros blocs de métal que l'on a appris à connaître par les films —, il me faut juste me munir auparavant de suffisamment de quarters pour la communication, patienter ensuite en entendant le grésillement caractéristique de la sonnerie à l'autre bout — avec une pensée pour Hitchcock et "Le crime était presque parfait"... —, et surtout passer l'épreuve de la conversation, en anglo-américain et dans le bruit touffu de l'aérogare. Après avoir raccroché, j'espère avoir tout bien compris du lieu, du jour et de l'heure...
Massachusetts, août 1981. Comme pour la plupart de mes déplacements de ces années-là, c'est sans réservation que j'ai débarqué à New York. Après quelques nuits en YMCA, le plus simple pour me rendre à Woods Hole où j'ai rendez-vous est de prendre un bus Greyhound mais il y a des grèves, des manifestations avec des pancartes "Stop Reagan's war on the poor", des occupations de gares routières, et je me retrouve en rade dans un motel surplombant une autoroute. J'appelle chez mes parents et c'est ma mère qui me répond. Je lui parle en regardant dans le vague à travers la fenêtre, notre conversation épisodiquement couverte par le trafic des voitures en contrebas.
Tampa (Floride), octobre 1983 (pourquoi pas ?). C'est d'abord à la chaîne que j'introduis les pièces dans la fente du taxiphone, puis je les glisse ensuite une à une, rappelé régulièrement à l'ordre par un message avertissant de la coupure imminente. Comme souvent, la monnaie vient à manquer, et je gaspille alors les derniers instants à ne rien dire d'autre que "Je n'ai plus de pièces..." ou "Il n'y en a plus pour longtemps...". D'autre fois, je jouerai la prévoyance et j'aurai le temps de transmettre le numéro de la cabine pour me faire rappeler. Je dégusterai alors le plaisir égoïste de laisser sonner plusieurs fois — là, au milieu de la rue, des passants et des klaxons — avant de décrocher.
Pékin (République Populaire de Chine), avril 1986. La chambre de l'Hôtel de l'Amitié est immense, à l'image de ce qu'il a pu être dit de l'amitié sino-soviétique du temps où celle-ci a justifié la construction de celui-là. Sur le bureau, posés à côté d'un pot de fleurs, on peut voir une lampe sur un napperon brodé et un téléphone en bakélite, dodu comme un bouddha. La ligne n'est pas directe, il faut passer par un opérateur. D'abord incrédule, je dois me rendre à l'évidence que la communication s'établit avec facilité et j'appelle la maison avec le sourire un peu bête des enfants gagas de leur nouveau jouet. Tout va encore bien.
Kingston (Rhode Island), juillet 1987. Un bureau de visiteur, c'est toujours un peu la même chose. Une pièce vide avec une ou deux tables vides et des étagères vides... Où que l'on regarde, ce ne sont partout que lignes et angles droits, à l'exception du long fil qui serpente depuis une prise au mur pour se raccrocher à un téléphone gris et solitaire servant surtout d'interphone. Le premier jour, j'attendrai l'appel du rendez-vous pour le déjeuner mais, les habitudes sitôt prises, "mon" téléphone ne sonnera plus guère et, relégué derrière des papiers aux piles peu à peu montantes, j'oublierai jusqu'à sa présence.
San Francisco (Californie), mars 1992. Il fallait en ce temps-là confirmer auprès de la compagnie aérienne son vol retour, par téléphone et au plus tard la veille. Faute de l'avoir fait, c'est à l'aéroport que je découvre que TWA a annulé le San Francisco-New York du jour, avec à la clé un départ re-programmé a priori le lendemain à la même heure, un logement de transit dans un hôtel à quelques kilomètres et la consigne d'y attendre un appel pour d'éventuelles instructions. Peu enclin à connaître l'angoisse des acteurs se morfondant devant un combiné désespérément silencieux en priant que leur agent les appelle (ou des politiques espérant leur entrée au gouvernement), je retourne dès tôt le matin me poster à proximité des guichets d'information.
Californie, juin 1993. Une route droite bordée sur des kilomètres d'un désert à perte de vue, succession de champs de pierres blanches dont le chanfrein en bordure de fossé est décoré ça et là de messages — déclarations d'amour le plus souvent — écrits avec des galets sombres. Quelque part au milieu de ce nulle part, une cabine téléphonique alimentée par un panneau solaire qui la surplombe. Juste le plaisir de s'arrêter pour dire : "Devine d'où je t'appelle !".
Brasov (Roumanie), mai 1995. La pièce affiche une tristesse presque professionnelle et, même s'il serait bien tard pour appeler, le gros téléphone blanc posé sur la table de chevet entre les deux lits étroits, aux ressorts grinçants, n'offre de toutes façons aucune tonalité. Peut-être après tout n'est-il que décoratif, ou ses heures de fonctionnement sont-elles calquées sur celles du gardien qu'il a fallu réveiller pour prendre possession de la chambre pourtant dûment réservée (par téléphone...) ?
Trieste (Italie), septembre 1996. Les téléphones publics n'acceptent plus de monnaie mais seulement des cartes, cartes de crédit que l'on doit faire passer à la bonne vitesse et dans le bon sens dans une glissière verticale, ou cartes pré-payées achetées dans un kiosque. Il me reste une de celles-ci d'un précédent voyage et, l'introduisant dans l'appareil qui l'accepte, j'ai l'impression prétentieuse d'une familiarité me distinguant du touriste ordinaire, presque d'un retour au pays.
Mexico (Mexique), novembre 1996. La rue est bruyante, mais la coque en plastique transparent qui protège le téléphone public offre un semblant d'isolation. Finis les PCV ou la course à la petite monnaie, je suis devenu un pro de la "Carte Pastel Internationale" dont je connais le code (à une douzaine de chiffres) par cœur, ce code que je compose machinalement du pouce droit en appuyant, sans attendre les instructions, sur les touches métalliques à la surface légèrement incurvée. C'est mon père que j'ai en ligne. Il a toujours mal au dos et je me fâche presque avec lui pour les examens qu'il se refuse à faire. Je me sens mal à l'aise en raccrochant.
Orlando (Floride), avril 2001. Mauvaise correspondance, arrivée tardive et pas de valise sur le carrousel — on m'assure qu'elle a pris le vol suivant et me sera livrée à l'hôtel. Couché à minuit passé, je suis réveillé à trois heures du matin par un coup de fil de la réception qui n'a pas le droit de garder l'objet et doit impérativement me le remettre en mains propres, sur l'instant. Récupération ronchonne au lobby et, décalage horaire aidant, trop tard pour espérer se rendormir.
Bangalore (Inde), janvier 2002. Coutumier du fait, Benoît M. n'est pas venu donner sa conférence mais il a envoyé une cassette video à projeter, tout en tenant à répondre par téléphone aux questions de l'assistance depuis la chambre de son hôtel en Californie. L'appareil est rouge vif, il trône sur une table à nappe verte posée au milieu de l'estrade et, sitôt la projection terminée, le président de séance compose cérémonieusement le numéro fatidique, les haut-parleurs saturant l'espace d'une sonnerie grêle qui s'éternise. "Professor M.? Do you hear me, Professor M.?"
Madison (Wisconsin), août 2007. En arrivant à l'hôtel, le réflexe n'est plus de s'enquérir de la procédure pour téléphoner ("0" pour sortir, combien la minute, etc.), mais de savoir s'il y a du wifi, quel réseau et quel mot de passe. La liaison est bonne, j'ouvre une session skype et je fais visiter ma chambre par webcam à celles de la famille qui sont à Lyon ce jour-là. Je marche l'ordinateur à bout de bras, faisant se succéder des images à donner le mal de mer du lit, de la salle de bain et de la vue depuis la fenêtre.
Londres (Grande-Bretagne), novembre 2013. Atterrissage à 7h26, SMS "Bien arrivé" envoyé/reçu à 7h27.
7 novembre 2013
New York (New York), août 1981. Premier voyage aux États-Unis. À peine arrivé à l'aéroport, il me faut confirmer un rendez-vous par téléphone et, si je n'ai pas de difficulté à repérer un peu partout les alignements des appareils publics — ces gros blocs de métal que l'on a appris à connaître par les films —, il me faut juste me munir auparavant de suffisamment de quarters pour la communication, patienter ensuite en entendant le grésillement caractéristique de la sonnerie à l'autre bout — avec une pensée pour Hitchcock et "Le crime était presque parfait"... —, et surtout passer l'épreuve de la conversation, en anglo-américain et dans le bruit touffu de l'aérogare. Après avoir raccroché, j'espère avoir tout bien compris du lieu, du jour et de l'heure...
Massachusetts, août 1981. Comme pour la plupart de mes déplacements de ces années-là, c'est sans réservation que j'ai débarqué à New York. Après quelques nuits en YMCA, le plus simple pour me rendre à Woods Hole où j'ai rendez-vous est de prendre un bus Greyhound mais il y a des grèves, des manifestations avec des pancartes "Stop Reagan's war on the poor", des occupations de gares routières, et je me retrouve en rade dans un motel surplombant une autoroute. J'appelle chez mes parents et c'est ma mère qui me répond. Je lui parle en regardant dans le vague à travers la fenêtre, notre conversation épisodiquement couverte par le trafic des voitures en contrebas.
Tampa (Floride), octobre 1983 (pourquoi pas ?). C'est d'abord à la chaîne que j'introduis les pièces dans la fente du taxiphone, puis je les glisse ensuite une à une, rappelé régulièrement à l'ordre par un message avertissant de la coupure imminente. Comme souvent, la monnaie vient à manquer, et je gaspille alors les derniers instants à ne rien dire d'autre que "Je n'ai plus de pièces..." ou "Il n'y en a plus pour longtemps...". D'autre fois, je jouerai la prévoyance et j'aurai le temps de transmettre le numéro de la cabine pour me faire rappeler. Je dégusterai alors le plaisir égoïste de laisser sonner plusieurs fois — là, au milieu de la rue, des passants et des klaxons — avant de décrocher.
Pékin (République Populaire de Chine), avril 1986. La chambre de l'Hôtel de l'Amitié est immense, à l'image de ce qu'il a pu être dit de l'amitié sino-soviétique du temps où celle-ci a justifié la construction de celui-là. Sur le bureau, posés à côté d'un pot de fleurs, on peut voir une lampe sur un napperon brodé et un téléphone en bakélite, dodu comme un bouddha. La ligne n'est pas directe, il faut passer par un opérateur. D'abord incrédule, je dois me rendre à l'évidence que la communication s'établit avec facilité et j'appelle la maison avec le sourire un peu bête des enfants gagas de leur nouveau jouet. Tout va encore bien.
Kingston (Rhode Island), juillet 1987. Un bureau de visiteur, c'est toujours un peu la même chose. Une pièce vide avec une ou deux tables vides et des étagères vides... Où que l'on regarde, ce ne sont partout que lignes et angles droits, à l'exception du long fil qui serpente depuis une prise au mur pour se raccrocher à un téléphone gris et solitaire servant surtout d'interphone. Le premier jour, j'attendrai l'appel du rendez-vous pour le déjeuner mais, les habitudes sitôt prises, "mon" téléphone ne sonnera plus guère et, relégué derrière des papiers aux piles peu à peu montantes, j'oublierai jusqu'à sa présence.
San Francisco (Californie), mars 1992. Il fallait en ce temps-là confirmer auprès de la compagnie aérienne son vol retour, par téléphone et au plus tard la veille. Faute de l'avoir fait, c'est à l'aéroport que je découvre que TWA a annulé le San Francisco-New York du jour, avec à la clé un départ re-programmé a priori le lendemain à la même heure, un logement de transit dans un hôtel à quelques kilomètres et la consigne d'y attendre un appel pour d'éventuelles instructions. Peu enclin à connaître l'angoisse des acteurs se morfondant devant un combiné désespérément silencieux en priant que leur agent les appelle (ou des politiques espérant leur entrée au gouvernement), je retourne dès tôt le matin me poster à proximité des guichets d'information.
Californie, juin 1993. Une route droite bordée sur des kilomètres d'un désert à perte de vue, succession de champs de pierres blanches dont le chanfrein en bordure de fossé est décoré ça et là de messages — déclarations d'amour le plus souvent — écrits avec des galets sombres. Quelque part au milieu de ce nulle part, une cabine téléphonique alimentée par un panneau solaire qui la surplombe. Juste le plaisir de s'arrêter pour dire : "Devine d'où je t'appelle !".
Brasov (Roumanie), mai 1995. La pièce affiche une tristesse presque professionnelle et, même s'il serait bien tard pour appeler, le gros téléphone blanc posé sur la table de chevet entre les deux lits étroits, aux ressorts grinçants, n'offre de toutes façons aucune tonalité. Peut-être après tout n'est-il que décoratif, ou ses heures de fonctionnement sont-elles calquées sur celles du gardien qu'il a fallu réveiller pour prendre possession de la chambre pourtant dûment réservée (par téléphone...) ?
Trieste (Italie), septembre 1996. Les téléphones publics n'acceptent plus de monnaie mais seulement des cartes, cartes de crédit que l'on doit faire passer à la bonne vitesse et dans le bon sens dans une glissière verticale, ou cartes pré-payées achetées dans un kiosque. Il me reste une de celles-ci d'un précédent voyage et, l'introduisant dans l'appareil qui l'accepte, j'ai l'impression prétentieuse d'une familiarité me distinguant du touriste ordinaire, presque d'un retour au pays.
Mexico (Mexique), novembre 1996. La rue est bruyante, mais la coque en plastique transparent qui protège le téléphone public offre un semblant d'isolation. Finis les PCV ou la course à la petite monnaie, je suis devenu un pro de la "Carte Pastel Internationale" dont je connais le code (à une douzaine de chiffres) par cœur, ce code que je compose machinalement du pouce droit en appuyant, sans attendre les instructions, sur les touches métalliques à la surface légèrement incurvée. C'est mon père que j'ai en ligne. Il a toujours mal au dos et je me fâche presque avec lui pour les examens qu'il se refuse à faire. Je me sens mal à l'aise en raccrochant.
Orlando (Floride), avril 2001. Mauvaise correspondance, arrivée tardive et pas de valise sur le carrousel — on m'assure qu'elle a pris le vol suivant et me sera livrée à l'hôtel. Couché à minuit passé, je suis réveillé à trois heures du matin par un coup de fil de la réception qui n'a pas le droit de garder l'objet et doit impérativement me le remettre en mains propres, sur l'instant. Récupération ronchonne au lobby et, décalage horaire aidant, trop tard pour espérer se rendormir.
Bangalore (Inde), janvier 2002. Coutumier du fait, Benoît M. n'est pas venu donner sa conférence mais il a envoyé une cassette video à projeter, tout en tenant à répondre par téléphone aux questions de l'assistance depuis la chambre de son hôtel en Californie. L'appareil est rouge vif, il trône sur une table à nappe verte posée au milieu de l'estrade et, sitôt la projection terminée, le président de séance compose cérémonieusement le numéro fatidique, les haut-parleurs saturant l'espace d'une sonnerie grêle qui s'éternise. "Professor M.? Do you hear me, Professor M.?"
Madison (Wisconsin), août 2007. En arrivant à l'hôtel, le réflexe n'est plus de s'enquérir de la procédure pour téléphoner ("0" pour sortir, combien la minute, etc.), mais de savoir s'il y a du wifi, quel réseau et quel mot de passe. La liaison est bonne, j'ouvre une session skype et je fais visiter ma chambre par webcam à celles de la famille qui sont à Lyon ce jour-là. Je marche l'ordinateur à bout de bras, faisant se succéder des images à donner le mal de mer du lit, de la salle de bain et de la vue depuis la fenêtre.
Londres (Grande-Bretagne), novembre 2013. Atterrissage à 7h26, SMS "Bien arrivé" envoyé/reçu à 7h27.
Shanghai (Chine), décembre 2006
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vendredi 8 novembre 2013
lundi 4 novembre 2013
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samedi 2 novembre 2013
Les rendez-vous manqués
Californie, janvier 2013
On a beau le savoir et se dire qu'on ne se fera plus avoir, c'est la route qui gagne plus souvent qu'à son tour. Sans autre but que toucher à la frontière le lendemain, on a roulé toute la journée au hasard, glissant de petites villes aux banlieues proprettes à des lieux-dits qui ne sont guère que des noms sur la carte. Un croisement, un General Store, une pompe à essence et, de temps en temps, un motel dont, jaugeant d'un coup d'œil les places de parkings presque uniformément désertes devant l'alignement en "I", en "L" ou en "U" des chambres, on se dit à chaque fois que l'on s'arrêterait bien là, mais il est toujours trop tôt. Alors on avance et, bientôt, c'est le soir qui tombe. Comme par un fait exprès, c'est le paysage qui change lui aussi et abandonne ce qui lui restait de mélange aléatoire et furtif entre nature et traces de vies. De droite qu'elle a longtemps été, la route commence à serpenter en grimpant le long de points de vue dont on ne doute pas qu'ils seraient "scenic" — comme le promet la carte —, ne seraient l'obscurité et la pluie qui se double ponctuellement de poches de brouillard. On s'amuse à penser que les rares pick-ups que l'on croise arborent peut-être, ironiques, un autocollant proclamant fièrement "Sunny California" mais, en même temps, on commence à douter de trouver quelque chose pour la nuit sans, au choix, aller beaucoup plus loin qu'imaginé ou faire demi-tour. D'une intersection sans âme qui vive, on choisit la troisième voie qui nous ramène à une agglomération sans charme. L'hôtel sera "de chaîne", fonctionnel et cher, loin des tentations de l'après-midi. Aurait-on tourné à gauche plutôt qu'à droite, on aurait pourtant trouvé le motel devant lequel on passera le lendemain en faisant le chemin à l'envers, reprenant de jour la route abandonnée au creux de la nuit et remontant l'espace faute de pouvoir rembobiner le temps. Comme la vie qui va.
vendredi 1 novembre 2013
Les pélicans de Malibu
Californie, janvier 2013
Ils sont quelques dizaines à tournoyer inlassablement et, si le ciel en gardait la trace, les trajectoires qu'ils décrivent le couvriraient de larges cercles attachés à la mer par une verticale abrupte, la démultiplication d'une armée, au choix, de lettres phi géantes, de signatures minimalistes ou de graffiti comme on en dessine machinalement lorsqu'on s'ennuie en réunion. Mais, accoudés à la rambarde de la jetée, c'est rarement que l'on parvient à en observer le déroulé complet. On choisit au hasard un point que l'on va suivre du regard pendant de longues minutes et c'est le choc d'un autre sur l'océan que l'on entend, nous faisant, lorsqu'on se détourne pour repérer celui-ci à la tache d'écume qu'il crée quelques instants, quitter des yeux celui-là qui en profite le plus souvent pour se laisser tomber à son tour comme pierre. Onde dans le ciel et particule dans l'eau, il y a comme un principe d'incertitude chez les pélicans de Malibu. On pourrait rester des heures à en observer le manège, se poster comme certains avec trépied et mode rafale pour en saisir l'hypothétique instant décisif, mais Malibu c'est aussi, par l'unique route qui s'en échappe vers le nord, au droit de l'Océan, la porte d'entrée des collines pour un retour haut perché vers Los Angeles. Lacets, raidillons, bifurcations incertaines, on atteint assez vite Mulholland Drive que l'on suit jusqu'au cul-de-sac de son segment privatisé obligeant à faire demi-tour et à chercher un contournement. Le territoire ne ressemble pas vraiment à la carte, effet du relief et de l'enchevêtrement des chemins et impasses se faufilant entre les hauts murs des propriétés sécurisées. On roule au hasard et on se perd, croyant parfois se raccrocher à une intersection qui n'est pas la bonne, et on échoue sur une route de crête comme on sortirait la tête de l'eau. D'un côté l'Océan, de l'autre la vallée de San Fernando, et personne à l'horizon, contraste étrange et presque angoissant avec le fourmillement que l'on sait d'en-bas et que l'on retrouvera dans moins d'une heure. Bientôt la nuit qui tombe, bientôt les phares sur les autoroutes et les néons qui s'allument, Westwood en ligne de mire et fin de nos cercles dans les hauteurs.
mercredi 30 octobre 2013
lundi 28 octobre 2013
samedi 26 octobre 2013
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