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samedi 18 janvier 2014

Vérification de la porte opposée (9)

1976

Quand je repense au Canut (qui fut précédemment un Marly que je n'ai pas connu), je revois deux entrées, une sur la rue Leynaud et une autre, indirecte et imposante, ouvrant sur une cour intérieure place Croix-Paquet, juste en bas de la montée Saint Sébastien. Deux entrées, mais il s'agissait peut-être d'une entrée et d'une sortie, ou alors il y avait deux salles (mes souvenirs diffus me disent quelque chose d'un temps, pourquoi pas d'un endroit, dédié ici au 16mm) ? Si l'on était vers le milieu des années soixante-dix, la fin bientôt des petites salles d'art et d'essai parmi lesquelles celle-ci tenait son rang, je n'ai gardé du Canut de cette époque que quelques images en vrac, mes premiers Wenders, un lapin un jour de crachin, le souvenir surtout d'une rétrospective Renoir et la découverte solitaire de films piochés au hasard — "Le Carrosse d'or" un jour de semaine en milieu d'après-midi, le projectionniste qui me demande si je veux bien, dans l'espoir hypothétique de l'arrivée d'un autre spectateur, que l'on attende un peu, le même ensuite qui me rejoint en salle après avoir lancé la première bobine…

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mercredi 26 juin 2013

Vérification de la porte opposée (8)

Il y avait chez mes parents un épais pavé de verre aux faces creusées et un lourd médaillon de cuivre sur lequel apparaissait en relief une tête de lion. L'un était utilisé comme cendrier, l'autre comme presse-papier. Tous deux venaient du Palais des Congrès, à la construction duquel mon père avait participé comme assistant-architecte. Le Palais des Congrès avait l'ambition de son appellation, mais il a très rapidement été reconverti en un cinéma géant. Lorsqu'il nous arrivait d'y aller et que nous accédions à la salle par l'arrière, à l'étage, je retrouvais le long de la montée d'escalier les lions de cuivre semblables à celui qui m'était familier, mais qui maintenaient ici les plaques de verre servant de rambarde, et je m'étonnais de les trouver si petits. Je n'ai pas de souvenir précis des parois de verre où les pavés comme celui de chez nous s'assemblaient, il me reste juste l'impression globale d'une architecture de béton mais légère et colorée, avec un parfum Tati des  années 60. L'image que j'ai gardé de la salle elle-même (mais peut-être est-ce le fruit de recoupements et d'extrapolations avec d'autres lieux ?) est celle d'un alignement de sièges séparés par de larges accoudoirs de bois, conçus à l'origine pour accueillir un casque d'écoute et sélectionner un canal de traduction pour les conférences internationales. Venu le temps de la transformation en salle de cinéma, les films que l'on pouvait voir se devaient d'être grand spectacle, cinémascope, 70mm, et d'occuper au maximum le format panoramique de l'écran qui était légèrement incurvé, à l'image finalement de la façade de verre du bâtiment que l'on aurait pu prendre elle aussi pour un écran géant, comme en un signe ironique de pré-destination. Égrener les années voit défiler dans ma mémoire "My Fair Lady", "Il était une fois dans l'Ouest", "2001, l'odyssée de l'espace". J'ai lu quelque part que la dernière projection, en 1996, a été celle d'un "Terminator"...

dimanche 14 avril 2013

Vérification de la porte opposée (7)

De mes cinémas d'enfance, les souvenirs se mélangent. Les images qu'ils m'évoquent sont faites de bribes et de fragments dont l'appariement souvent m'échappe, les détails précis et les perceptions floues qui s'y attachent se mettent en place dans une mémoire qui n'est peut-être que rêvée.
Si je crois me souvenir que la salle du Familial Condé, enchâssée dans un immeuble bourgeois, était plus large que longue, la vision qui m'en revient sans réfléchir est celle, avant que la séance ne commence et que l'obscurité ne se fasse vraiment, d'un écran couvert de publicités pour les commerçants et artisans du quartier, un patchwork de "réclames" agencées en vignettes accolées. Je les revois comme manuscrites et calligraphiées — guère plus à chaque fois qu'un nom et une adresse, parfois un téléphone —, avec l'impression vague aussi qu'elles auraient pu être tracées à la peinture phosphorescente… mais peut-être pas ? Et tracées sur quoi ? Sur un deuxième écran dont, en s'enroulant sur lui-même, la lente remontée aurait remplacé l'ouverture d'un rideau rouge ? Ou bien s'agissait-il de la simple projection d'une diapositive ?
Ce dont je suis certain, c'est que nous arrivions toujours en avance pour être sûrs de pouvoir occuper le premier rang du balcon mais, oublié la cadre, de quoi s'agissait-il ? D'un de ces endroits où la programmation alignait en vrac un tout-venant de cinéma familial et paroissial, là où l'on pouvait voir, plusieurs semaines après leur sortie dans de plus grandes salles du centre-ville, Fernandel dans  "Don Camillo en Russie" et de Funès dans "Les Grandes Vacances"  ou "Le Grand Restaurant". On prenait et regardait ce qui était programmé, on ne venait pas vraiment pour un film particulier dont, de toutes façons, on ne parlait guère ensuite, on était là pour une sortie, comme d'autres jours on allait au zoo. Mais il y avait quand même un film, et ce qu'on y trouvait était une échappée sur un ailleurs, une fenêtre qui s'ouvrait et faisait circuler un peu d'air. Ensemble mais seuls dès que la projection commençait, on s'évadait dans des secrets d'autant plus délicieux qu'en apparence tout était également offert à chacun, mais qu'en réalité on avait le sentiment d'y goûter égoïstement. Et presque cinquante ans après, on se dit que si, ces années-là, il n'y avait pas eu de Familial Condé et si l'on n'y était pas passé par la case de ces films oubliables, on aurait peut-être raté plus tard ses rendez-vous les meilleurs avec le cinéma…

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mercredi 20 mars 2013

Vérification de la porte opposée (6)

L'Eldorado que j'ai connu, ce n'était déjà plus l'ancien music-hall à l'italienne reconverti en "salle de l'élite du cinéma" et pas encore ce qui allait devenir le théatre de Bruno Boëglin. C'était juste un cinéma de quartier déjà désuet, où l'on m'emmenait parfois le jeudi, "en matinée". Plus tard, il m'est arrivé d'y retourner, retrouvant une salle en roue libre et un public toujours plus clairsemé entre l'orchestre et le premier balcon. Tristesse bien sûr lorsque l'Eldorado a été démoli, mais d'une salle comme celle-ci, que regrette-t-on vraiment ? L'Eldorado, c'était peut-être comme le Paris de Ferré, c'était peut-être surtout une idée…


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vendredi 15 mars 2013

Vérification de la porte opposée (5)

Lyon, 14 mars 2013

Les souvenirs d'enfance, les vrais… École primaire, plumes qui crissent et encre violette, blouses et tableau noir, toute cette imagerie convenue dont on sait qu'elle est cliché mais dont on a beau faire, elle a signé nos années 60.
Donc, d'abord une école de quartier — classe unique, presqu'une école de village —  et ensuite, de la 7ème à la terminale, le grand externat de l'autre côté du fleuve, le "Petit Collège" et le "Grand Collège" (comme on disait alors… je n'aurais jamais été au "lycée"). Pour une raison qui m'échappe encore, je n'y suis inscrit qu'en cours d'année, à la rentrée de janvier, et le premier souvenir qu'il m'en reste est celui de cette descente en rangs dans des escaliers sombres et bruyants où, à la faveur du dégagement offert par le palier d'un étage, la maîtresse me prend à part pour, entre autres questions, me demander ce que j'ai eu comme cadeau pour Noël. L'accueil dubitatif réservé à ma réponse ("Quelle drôle d'idée d'offrir un appareil-photo à un enfant…") est doublé d'une crispation légère qu'exacerbe encore davantage chez elle mon aveu d'en avoir fait la demande. (De l'origine peut-être d'un jardin si longtemps gardé secret ?)
Et le temps qui spirale et qui, par des hasards qu'il serait facile de croire qu'ils n'en sont pas, me ramène au tout début des années 70 au premier étage de cette même école que j'avais quittée 6 ou 7 ans plus tôt, cette fois dans la grande salle qui sert de ciné-club aux heures creuses où le Cinéma Saint André (devenu un temps Le Raimu, mais était-ce bien la même salle ?) est fermé à son public paroissial et familial. J'ai déjà dit ailleurs deux mots de ces séances aux "inévitables tentatives plus ou moins concluantes de débats post-projection, animées par un prof comme il se doit barbu" et évoqué "le souvenir surtout d'y avoir vu "Tante Zita" de Robert Enrico, film dont j'ai tout oublié hors la présence lumineuse de Joanna Shimkus...".
Le temps a passé et les révolutions se font plus lointaines qui, tangentant l'air de rien des fragments d'espace que l'on a jadis arpentés, font affleurer à la surface des souvenirs ces petits picotements d'émotions qu'on pensait avoir oubliés.
Au fond de la cour d'une école primaire de quartier, il y a toujours un escalier de fer qui monte au premier étage, mais je ne sais pas si j'ai envie de savoir ce qu'il y a derrière la porte à laquelle il conduit.


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mardi 12 mars 2013

Vérification de la porte opposée (4)

Lyon, 12 mars 2013

Double peine rue du Dauphiné. Au 131, le Magic a depuis longtemps été remplacé par un garage dont les jours semblent à leur tour comptés. Juste à côté lui a survécu au 133 un bar Le Cinéma qui en a gardé quelque temps la mémoire avant de fermer à son tour. Le projecteur aux oreilles de Mickey va bientôt disparaître. C'moche.

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jeudi 7 mars 2013

Vérification de la porte opposée (3)


Lyon, 5 mars 2013

L'impasse Saint-Polycarpe est si étroite et l'idée d'y trouver un cinéma était si saugrenue que le programme était placardé à l'angle de la rue Saint-Polycarpe, à cinquante mètres au moins de la salle.
Le Cinéma — au nom si simple qu'aucun autre cinéma n'avait semble-t-il songé à le prendre — entrait dans cette catégorie que l'on appelait "Art et essai". Films d'auteur, des fois déconcertants (je me souviens d'en avoir découragé certains du cinéma allemand après les avoir entraînés voir "La mort de Maria Malibran" de Werner Schrœter — ce devait être vers 1975), rétrospectives (faire découvrir "Pierrot le Fou" à L. et M.), programmations parfois militantes.
Les portes du Cinéma sont aujourd'hui closes, mais la salle quasi-cubique — à l'écran si haut placé que, même assis tout au fond (soit en gros à la sixième rangée), on avait l'impression, regard levé à s'en tordre le cou, d'être au premier rang — existe peut-être toujours à l'identique, ses sièges de bois à rabat couverts de la même poussière que celle qui obscurcit les vitres de l'entrée donnant sur la cour, à travers lesquelles on aperçoit en s'approchant ce qui reste d'un endroit qui semble s'être endormi sans avoir encore vraiment disparu.

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Erratum (18 mars 2013) —  Plus d'affiche sur la rue pour annoncer le programme, plus d'enseigne, une porte désespérément fermée les quelques fois où je m'aventurais encore dans l'impasse où il se terrait… je pensais que Le Cinéma avait fini par tirer sa révérence mais, non, il projette encore ! Mea culpa pour ce billet au pessimisme mal venu, on peut être étranger dans sa propre ville…


mercredi 6 mars 2013

Vérification de la porte opposée (2)

L'Entracte,
Lyon, 4 mars 2013

Deux ouvertures horizontales en milieu de façade, deux "lumières" au format panoramique qui étaient autrefois les fenêtres de la cabine de projection, c'est tout ce qui — vu de l'extérieur — reste de l'Oasis et signe sa présence. On imagine quelque chose de similaire à l'intérieur, une autre fenêtre rectangulaire mais tournée vers l'écran, le regard ne pouvant s'empêcher de s'attarder sur sa lumière dansante lorsqu'on se retourne vers elle en tournant la tête depuis la salle.
L'entre-deux du magicien et de sa lanterne, comme un sas entre deux mondes.
De l'autre côté de la rue, juste en face, le bar-café-restaurant s'appelle L'Entracte. Décor rustique de crépi et de bois, bibelots et étains, quelque chose des années 70 qui aurait survécu aux années 80. À côté de la porte d'entrée, face au bar et occupant la moitié de l'espace, un baby-foot Bonzini. Aux murs, une série de gravures illustrant les sept péchés capitaux côtoie quelques affiches de films classiques, encadrées, petit format et semblant là presque par devoir.

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mercredi 27 février 2013

Vérification de la porte opposée (1)

"Ah mais non, on ne peut pas faire la photo, il manque quelqu'un ! Où est Liliane ? Et Liliane ?!"
J'avais oublié cette réplique de Jean-Pierre Léaud avant de la redécouvrir l'an dernier au générique de MonŒil (merci Christian L. !). Je me souvenais de Bernard Menez en pantalons pattes d'éph et de Nathalie Baye aux lunettes pré-hipster ("Ah dis donc, Joelle, si tu voulais… — Si je voulais quoi ?!"), de Jean-Pierre Aumont et de ses foulards de vieux beau ("Je vous présente Pamela"), du couple sans l'être Jacqueline Bisset/François Truffaut — Truffaut au jeu toujours un peu faux — et, plus tard, le reproche que lui en fera Godard dans sa lettre de rupture, d'Alexandra Stewart enceinte ne voulant pas se mettre en maillot de bain pour ne pas perdre son rôle, de la scripte qui craque ("C'est quoi ce métier où tout le monde se tutoie, où tout le monde ment, où tout le monde couche avec tout le monde ?").…
C'est à l'Ambiance que j'ai vu "La nuit américaine", peu après sa sortie. Ce devait être en juin 1973, car c'était à une séance de début d'après-midi juste après que j'ai passé la dernière de mes épreuves de bac — quoique, à la réflexion, je me demande si ce n'était pas aussi une journée de manif anti-Debré ("Debré, si tu savais, ta réforme, ta réforme, etc.") ?
Je suis bien sûr allé d'autres fois à l'Ambiance, avant et après mais, pour moi, c'est "La nuit américaine" de 1973 qui me revient immédiatement en mémoire quand je repense à ce cinéma, à sa salle au papier peint à larges motifs géométriques du genre labyrinthe (en camaïeu de beige et marron ?), à son éclairage pop fait de grosses boules orange et à ses sièges en coques de plastique blanc.
Deux vitrines verticales encadraient l'entrée, affichant photos et coupures de presse du (ou des) film(s) de la semaine. Lorsque le cinéma a fermé, on a pu lire quelque temps "Au revoir les enfants" au-dessus de la porte.

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Bande-annonce

De 1895 à 1995, soit dans les 100 premières années suivant la naissance du cinématographe, on a pu répertorier à Lyon l'existence de 159 salles de projection, dont 146 ont aujourd'hui disparu. Parmi celles-ci, j'en ai connu (voire fréquenté) presque une trentaine.
En retrouver la trace est un travail de mémoire collective — ce sera l'objet de la série "Désarmement des toboggans" —, mais aussi de mémoire personnelle, sentimentale, égoïste — ce sera du côté de "Vérification de la porte opposée" que cela se passera.

Embarquement immédiat, ici et ici.