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lundi 11 novembre 2013

Phone home

Vol BA635 Lyon-Londres,
7 novembre 2013

New York (New York), août 1981. Premier voyage aux États-Unis. À peine arrivé à l'aéroport, il me faut confirmer un rendez-vous par téléphone et, si je n'ai pas de difficulté à repérer un peu partout les alignements des appareils publics — ces gros blocs de métal que l'on a appris à connaître par les films —, il me faut juste me munir auparavant de suffisamment de quarters pour la communication, patienter ensuite en entendant le grésillement caractéristique de la sonnerie à l'autre bout — avec une pensée pour Hitchcock et "Le crime était presque parfait"... —, et surtout passer l'épreuve de la conversation, en anglo-américain et dans le bruit touffu de l'aérogare. Après avoir raccroché, j'espère avoir tout bien compris du lieu, du jour et de l'heure...

Massachusetts, août 1981. Comme pour la plupart de mes déplacements de ces années-là, c'est sans réservation que j'ai débarqué à New York. Après quelques nuits en YMCA, le plus simple pour me rendre à Woods Hole où j'ai rendez-vous est de prendre un bus Greyhound mais il y a des grèves, des manifestations avec des pancartes "Stop Reagan's war on the poor", des occupations de gares routières, et je me retrouve en rade dans un motel surplombant une autoroute. J'appelle chez mes parents et c'est ma mère qui me répond. Je lui parle en regardant dans le vague à travers la fenêtre, notre conversation épisodiquement couverte par le trafic des voitures en contrebas.

Tampa (Floride), octobre 1983 (pourquoi pas ?). C'est d'abord à la chaîne que j'introduis les pièces dans la fente du taxiphone, puis je les glisse ensuite une à une, rappelé régulièrement à l'ordre par un message avertissant de la coupure imminente. Comme souvent, la monnaie vient à manquer, et je gaspille alors les derniers instants à ne rien dire d'autre que "Je n'ai plus de pièces..." ou "Il n'y en a plus pour longtemps...". D'autre fois, je jouerai la prévoyance et j'aurai le temps de transmettre le numéro de la cabine pour me faire rappeler. Je dégusterai alors le plaisir égoïste de laisser sonner plusieurs fois — là, au milieu de la rue, des passants et des klaxons — avant de décrocher.

Pékin (République Populaire de Chine), avril 1986. La chambre de l'Hôtel de l'Amitié est immense, à l'image de ce qu'il a pu être dit de l'amitié sino-soviétique du temps où celle-ci a justifié la construction de celui-là. Sur le bureau, posés à côté d'un pot de fleurs, on peut voir une lampe sur un napperon brodé et un téléphone en bakélite, dodu comme un bouddha. La ligne n'est pas directe, il faut passer par un opérateur. D'abord incrédule, je dois me rendre à l'évidence que la communication s'établit avec facilité et j'appelle la maison avec le sourire un peu bête des enfants gagas de leur nouveau jouet. Tout va encore bien.

Kingston (Rhode Island), juillet 1987. Un bureau de visiteur, c'est toujours un peu la même chose. Une pièce vide avec une ou deux tables vides et des étagères vides... Où que l'on regarde, ce ne sont partout que lignes et angles droits, à l'exception du long fil qui serpente depuis une prise au mur pour se raccrocher à un téléphone gris et solitaire servant surtout d'interphone. Le premier jour, j'attendrai l'appel du rendez-vous pour le déjeuner mais, les habitudes sitôt prises, "mon" téléphone ne sonnera plus guère et, relégué derrière des papiers aux piles peu à peu montantes, j'oublierai jusqu'à sa présence.

San Francisco (Californie), mars 1992. Il fallait en ce temps-là confirmer auprès de la compagnie aérienne son vol retour, par téléphone et au plus tard la veille. Faute de l'avoir fait, c'est à l'aéroport que je découvre que TWA a annulé le San Francisco-New York du jour, avec à la clé un départ re-programmé a priori le lendemain à la même heure, un logement de transit dans un hôtel à quelques kilomètres et la consigne d'y attendre un appel pour d'éventuelles instructions. Peu enclin à connaître l'angoisse des acteurs se morfondant devant un combiné désespérément silencieux en priant que leur agent les appelle (ou des politiques espérant leur entrée au gouvernement), je retourne dès tôt le matin me poster à proximité des guichets d'information.

Californie, juin 1993. Une route droite bordée sur des kilomètres d'un désert à perte de vue, succession de champs de pierres blanches dont le chanfrein en bordure de fossé est décoré ça et là de messages — déclarations d'amour le plus souvent —  écrits avec des galets sombres. Quelque part au milieu de ce nulle part, une cabine téléphonique alimentée par un panneau solaire qui la surplombe. Juste le plaisir de s'arrêter pour dire : "Devine d'où je t'appelle !".

Brasov (Roumanie), mai 1995. La pièce affiche une tristesse presque professionnelle et, même s'il serait bien tard pour appeler, le gros téléphone blanc posé sur la table de chevet entre les deux lits étroits, aux ressorts grinçants, n'offre de toutes façons aucune tonalité. Peut-être après tout n'est-il que décoratif, ou ses heures de fonctionnement sont-elles calquées sur celles du gardien qu'il a fallu réveiller pour prendre possession de la chambre pourtant dûment réservée (par téléphone...) ?

Trieste (Italie), septembre 1996. Les téléphones publics n'acceptent plus de monnaie mais seulement des cartes, cartes de crédit que l'on doit faire passer à la bonne vitesse et dans le bon sens dans une glissière verticale, ou cartes pré-payées achetées dans un kiosque. Il me reste une de celles-ci d'un précédent voyage et, l'introduisant dans l'appareil qui l'accepte, j'ai l'impression prétentieuse d'une familiarité me distinguant du touriste ordinaire, presque d'un retour au pays.

Mexico (Mexique), novembre 1996. La rue est bruyante, mais la coque en plastique transparent qui protège le téléphone public offre un semblant d'isolation. Finis les PCV ou la course à la petite monnaie, je suis devenu un pro de la "Carte Pastel Internationale" dont je connais le code (à une douzaine de chiffres) par cœur, ce code que je compose machinalement du pouce droit en appuyant, sans attendre les instructions, sur les touches métalliques à la surface légèrement incurvée.  C'est mon père que j'ai en ligne. Il a toujours mal au dos et je me fâche presque avec lui pour les examens qu'il se refuse à faire. Je me sens mal à l'aise en raccrochant.

Orlando (Floride), avril 2001. Mauvaise correspondance, arrivée tardive et pas de valise sur le carrousel — on m'assure qu'elle a pris le vol suivant et me sera livrée à l'hôtel. Couché à minuit passé, je suis réveillé à trois heures du matin par un coup de fil de la réception qui n'a pas le droit de garder l'objet et doit impérativement me le remettre en mains propres, sur l'instant. Récupération ronchonne au lobby et, décalage horaire aidant, trop tard pour espérer se rendormir.

Bangalore (Inde), janvier 2002. Coutumier du fait, Benoît M. n'est pas venu donner sa conférence mais il a envoyé une cassette video à projeter, tout en tenant à répondre par téléphone aux questions de l'assistance depuis la chambre de son hôtel en Californie. L'appareil est rouge vif, il trône sur une table à nappe verte posée au milieu de l'estrade et, sitôt la projection terminée, le président de séance compose cérémonieusement le numéro fatidique, les haut-parleurs saturant l'espace d'une sonnerie grêle qui s'éternise. "Professor M.? Do you hear me, Professor M.?"

Madison (Wisconsin), août 2007. En arrivant à l'hôtel, le réflexe n'est plus de s'enquérir de la procédure pour téléphoner ("0" pour sortir, combien la minute, etc.), mais de savoir s'il y a du wifi, quel réseau et quel mot de passe. La liaison est bonne, j'ouvre une session skype et je fais visiter ma chambre par webcam à celles de la famille qui sont à Lyon ce jour-là. Je marche l'ordinateur à bout de bras, faisant se succéder des images à donner le mal de mer du lit, de la salle de bain et de la vue depuis la fenêtre.

Londres (Grande-Bretagne), novembre 2013. Atterrissage à 7h26, SMS "Bien arrivé" envoyé/reçu à 7h27.

Shanghai (Chine), décembre 2006

mardi 23 août 2011

Passerelles (50)

Gaylord Palms Resort & Convention Center,
Orlando (FL), avril 2002

Bond Place Hotel,
Toronto, juillet 2011

mercredi 29 juin 2011

Le ciel au-dessus de Tampa

Cypress St, Tampa (FL), 1983/86

dimanche 27 février 2011

Amériques (27)

Orlando (FL), avril 2001

jeudi 24 février 2011

dimanche 19 décembre 2010

Amériques (25)

Orlando (FL), avril 2002

samedi 13 novembre 2010

Passerelles (34)


Tampa (FL), novembre 1983 et Montréal, juin 2003

On a beau parler d'autre chose, on parle toujours un peu de soi. Par le regard qu'on a posé sur ce que l'on choisit de montrer, par ce qu'on en dit ou n'en dit pas. Et peu à peu se dessine ainsi un auto-portrait éclaté, un puzzle aux éléments épars dont, devenu aussi son propre spectateur, on découvre de temps en temps des pièces qui s'emboîtent bien, des agencements qui s'organisent et des zones plus larges qui se mettent à prendre un sens. Et des fois l'inverse.

jeudi 23 septembre 2010

Passerelles (28)

Orlando (FL), avril 2001

Traversant ce midi l'excellente librairie Passages (où, soit dit en passant, j'ai découvert un petit Plossu/Quintane sur Digne-les-Bains, mais là n'est pas le sujet), j'ai eu le regard involontairement attiré par une couverture exposée en hauteur sur une étagère latérale. Le titre m'est apparu comme étant "La science et le livre" mais, à y regarder de plus près, j'ai réalisé que c'était "Le silence et le livre" qu'il fallait lire. J'ai repensé alors à cette photo que j'avais retrouvée un peu par hasard il y a quelque temps et dont un survol rapide m'avait un bref instant laissé croire qu'y était écrit "BLOG FOR SALE"... (tout comme l'apparition dans un texte français du mot "EMAIL" tend aujourd'hui à renvoyer, inconsciemment mais davantage, au courrier électronique plutôt qu'à son acception classique.)
Sans doute nos inclinaisons, voire nos obsessions, façonnent-elles pour partie notre regard et, si les chemins que l'on emprunte se creusent de sillons d'autant plus profonds qu'on les parcourt plus souvent, passer à leur voisinage y ramène en proportion, inexorablement.

mercredi 22 septembre 2010

Amériques (20)

Tampa (FL), novembre 1983

vendredi 18 juin 2010

Passerelles (25)

Floride, avril 2001

New Hampshire, juin 2001

samedi 16 janvier 2010

Cinéma, Cinémas (3)

Tampa (FL), novembre 1983

Que Truffaut soit distribué et apprécié aux Etats-Unis, on le savait pour les grandes métropoles comme San Francisco ou New York (qui longtemps s'est enorgueilli d'un cinéma très "nouvelle vague" dans Greenwich Village, existe-t-il encore ?). Mais trouver Jules et Jim à l'affiche d'une salle du "centre ville" de Tampa, voilà qui a de quoi surprendre…

vendredi 25 septembre 2009

Chambres d'hôtel (2)

Kissimmee (Floride), avril 2002

Est-ce parce qu'il s'appelle le Viking Motel que ses chambres distillent un ennui aussi glacial ? J'aurais préféré me poser au Gator Motel juste à côté, dont la moitié de la cour d'entrée est occupée par un crocodile en béton de 5 m de haut et 20 m de long, mais il était fermé. Et puis quoi ? Une fois entré dans la chambre aux deux grands lits jumeaux, c'est toujours un peu pareil avec les motels bon marché. Une odeur indéfinissable mais caractéristique, quelque part entre moquette et cigarette, une mini-savonnette sur une serviette rêche et minuscule, une télé accrochée haut dans le mur et qu'on allume machinalement. Cliché sans doute que le "motel blues", mais des fois pas si faux que ça...

samedi 19 septembre 2009

Chambres d'hôtel (1)

Tampa, novembre 1983

Le Floridan est posé au milieu d'une zone peu hospitalière. Tout était désert lorsque j'y suis arrivé hier soir alors qu'il faisait déjà nuit, déposé par un taxi à qui j'avais demandé de me conduire à un hôtel bon marché du "centre-ville". Ma chambre est au 9ème étage et, si j'étais Olivier Rolin, je dirais — comme dans sa Suite à l'hôtel Crystal — qu'elle mesure approximativement 3 x 3 m, que la porte ouvre presque directement sur le lit situé à gauche de l'entrée, et qu'il faut se glisser entre celui-ci et la fenêtre à baïonnette pour atteindre une salle de bains aveugle et spartiate. Je dirais bien d'autres choses encore sur les détails de la chambre, de l'interrupteur en faïence à la moquette usée en passant par le couvre-lit côtelé mais en fait, si j'étais Olivier Rolin, je dirais plutôt que je suis au Floridan parce que c'est là qu'un certain Boris m'a fixé rendez-vous pour me donner enfin des nouvelles de Tatiana R., l'informatrice que je cherche vainement à retrouver depuis qu'elle a quitté l'organisation sans laisser d'adresse il y a bientôt un an. En attendant le coup de fil devant m'annoncer la présence de ce Boris que je ne connais pas dans le lobby de l'hôtel (mais pas avant midi s'il faut en croire la note griffonnée que m'aurait laissé le barman du Bluebird à Fort Worth), je tuerais le temps en fumant clope sur clope, laissant mon regard flotter et vagabonder entre la fenêtre ouvrant sur le ciel gris de novembre et la télé pourrie qui crachote en noir et blanc.