samedi 22 novembre 2014
vendredi 21 novembre 2014
jeudi 20 novembre 2014
De verres et de vert
Lyon, avril 2014
On dira que c'est un bar vert.
La salle, étroite, laisse courir sur toute sa longueur une banquette vert pâle s'accordant du vert hôpital du mur auquel elle est adossée, séparée d’un alignement de chaises de vrai bois par une rangée de tables à l'habillage d'un formica d'imitation. Au fond de la pièce, où une porte d'un vert plus criard donne sur ce qu'un écriteau désigne comme le « lavabo », un élargissement laisse la place à trois tables supplémentaires lui faisant face, posées en arête contre un lambris sous un large miroir. On ne doit guère les utiliser car la seule qui ne soit pas occupée par d’imposants pots de fleurs semble être le domaine réservé du petit chien de la maison dont une sorte de niche en fausse fourrure occupe une banquette éventrée aux multiples reprises de scotch.
Le sol est fait de carreaux clairs faussement craquelés et de la répétition géométrique de chevrons bruns disjoints. L'arrière du bar lui-même est de formica blanc et de faux bois plaqué, composition brillante aux bandes alternées déclinant, à côté de la machine à café, des étagères chargées de bouteilles colorées — dont une d'Orangina d'un autre temps, qui a achevé la sédimentation de sa pulpe. Celles-ci se déploient entre des structures triangulaires s’évasant en direction du plafond, celle du centre étant décorée d'un motif floral comme on en voit parfois dans les restaurants asiatiques. Composition symétrique, un personnage, un médaillon, un chat, un chat, un médaillon, un personnage, jusqu'aux prénoms des propriétaires — M... & M... — qui s'affichent tout en haut du décor, sous une horloge et un trophée en métal. De part et d'autre de deux gros nœuds dorés se distribuent en vrac quelques photos d'enfants, des figurines de verre filé, un dauphin, un mandarin de porcelaine, deux coupes de champagne croisées comme des épées, une carte postale figurant une ronde de fromages…Un peu partout des fleurs, des bouquets, des pots, sur la banque une corbeille de croissants et quelques paquets de chips. Aux murs, des agrandissements sous verre de veilles cartes postales du quartier, photos noir et banc estampillées de « semeuses » aux tons délavés. En fond sonore, Radio Nostalgie et Hugues Aufray.
Les patrons (quoiqu'encore assez verts…) doivent être là depuis des dizaines d'années. Lui — cheveux gris un peu longs tirés en arrière, chemise à carreaux et cravate rouge sous un pull bleu — peu présent en salle, multipliant les allers-retours avec l'arrière-boutique en s'éclipsant régulièrement par une porte marron étiquetée « Privé ». Elle — cheveux aussi rouges que ses lèvres peintes, lunettes vintage — s'affairant tranquillement en salle, entre vaisselle et conversation obligée avec les quelques habitués.
Un voyageur de passage — la gare est à deux pas — entre en tirant une valise à roulettes. Un homme jeune, en costume, s'installe et se plonge dans la lecture du journal local, fixé sur un long bâton (vert !). Un autre d'âge incertain, anorak bleu clair zippé, fait face à un café qui refroidit. Immobile et le regard dans le vague, sur fond cette fois d'Eddy Mitchell, on pourrait croire que c'est lui qui ne rentrera pas ce soir.
[On dira que c’était un bar vert : il semblerait que « La Dégustation » soit désormais fermé…]
lundi 17 novembre 2014
dimanche 16 novembre 2014
dimanche 9 novembre 2014
samedi 8 novembre 2014
vendredi 7 novembre 2014
jeudi 6 novembre 2014
mardi 4 novembre 2014
dimanche 2 novembre 2014
samedi 1 novembre 2014
jeudi 30 octobre 2014
jeudi 23 octobre 2014
mardi 21 octobre 2014
Winogrand's cat
Paris, 21 octobre 2014
Au début, on lit sur les murs des affirmations comme « Parfois, c’est comme si […] le monde était une scène pour laquelle j’ai acheté un ticket. Un grand spectacle, mais où rien ne se produirait si je n’étais pas sur place avec mon appareil. » Ou encore la citation classique : « Le fait de photographier une chose change cette chose. Je photographie pour découvrir à quoi ressemble une chose quand elle est photographiée. » Une vision finalement presque quantique de la réalité, version interprétation de Copenhague entre Bohr, Heisenberg et chat de Schrödinger : il est possible qu’il y ait un en-soi des phénomènes pré-existant à l’observation que l’on en fait, mais c’est quelque chose qui nous est par principe inaccessible ; et quand bien même ce ne serait pas le fait de porter notre regard sur elles qui ferait exister les choses, la seule connaissance que l’on peut espérer en acquérir est, en passant par l’observation, le résultat d’une interaction entre ce que l’on mesure (ou regarde) et ce qui est mesuré (ou regardé).
D’un point de vue pragmatique et opérationnel, le monde objectivable est une sorte de co-création permanente…
Et puis, plus loin, on lit sur un autre mur ce commentaire : « Au cours de ses dernières années, Winogrand a remis à plus tard le soin de développer ses pellicules et de trier ses planches-contact en faveur de l’acte même de photographier. À sa mort, il laissait derrière lui environ 2 500 rouleaux de pellicule exposée, mais en l’état, et 4 100 rouleaux développés, mais qu’il n’avait pas examinés : le travail de ses six dernières années. » 6 600 rouleaux, soit environ 240 000 photos qu’il n’aura jamais regardées et dans lesquelles il n’aura pas cherché à découvrir à quoi ressemblent toutes ces choses qu’il aura pu photographier.
Mais aussi, comment faire quand on voit déjà sur les dernières planches-contact qu’il a annotées, parfois de façon lâche, la fuite en avant de ses prises de vue toujours plus nombreuses, boulimie d’images et séquences en rafale tendant à saturer le temps ?
Une photo arrête le temps mais le temps passe, et il y a toujours une autre photo à faire. Arrive un moment où entre prendre des photos ou regarder celles déjà prises, il faut choisir. Winogrand, dont on peut imaginer que, se sachant condamné, il avait compris qu’il ne pourrait jamais les revoir, a choisi d’offrir aux autres les images d’un monde qui sans lui n’aurait peut-être pas existé.
[Garry Winogrand au Jeu de Paume]
Au début, on lit sur les murs des affirmations comme « Parfois, c’est comme si […] le monde était une scène pour laquelle j’ai acheté un ticket. Un grand spectacle, mais où rien ne se produirait si je n’étais pas sur place avec mon appareil. » Ou encore la citation classique : « Le fait de photographier une chose change cette chose. Je photographie pour découvrir à quoi ressemble une chose quand elle est photographiée. » Une vision finalement presque quantique de la réalité, version interprétation de Copenhague entre Bohr, Heisenberg et chat de Schrödinger : il est possible qu’il y ait un en-soi des phénomènes pré-existant à l’observation que l’on en fait, mais c’est quelque chose qui nous est par principe inaccessible ; et quand bien même ce ne serait pas le fait de porter notre regard sur elles qui ferait exister les choses, la seule connaissance que l’on peut espérer en acquérir est, en passant par l’observation, le résultat d’une interaction entre ce que l’on mesure (ou regarde) et ce qui est mesuré (ou regardé).
D’un point de vue pragmatique et opérationnel, le monde objectivable est une sorte de co-création permanente…
Et puis, plus loin, on lit sur un autre mur ce commentaire : « Au cours de ses dernières années, Winogrand a remis à plus tard le soin de développer ses pellicules et de trier ses planches-contact en faveur de l’acte même de photographier. À sa mort, il laissait derrière lui environ 2 500 rouleaux de pellicule exposée, mais en l’état, et 4 100 rouleaux développés, mais qu’il n’avait pas examinés : le travail de ses six dernières années. » 6 600 rouleaux, soit environ 240 000 photos qu’il n’aura jamais regardées et dans lesquelles il n’aura pas cherché à découvrir à quoi ressemblent toutes ces choses qu’il aura pu photographier.
Mais aussi, comment faire quand on voit déjà sur les dernières planches-contact qu’il a annotées, parfois de façon lâche, la fuite en avant de ses prises de vue toujours plus nombreuses, boulimie d’images et séquences en rafale tendant à saturer le temps ?
Une photo arrête le temps mais le temps passe, et il y a toujours une autre photo à faire. Arrive un moment où entre prendre des photos ou regarder celles déjà prises, il faut choisir. Winogrand, dont on peut imaginer que, se sachant condamné, il avait compris qu’il ne pourrait jamais les revoir, a choisi d’offrir aux autres les images d’un monde qui sans lui n’aurait peut-être pas existé.
[Garry Winogrand au Jeu de Paume]
Inscription à :
Articles (Atom)
































